J'avais sans doute besoin d'une mise au vert, dans un patelin exotique pour moi, loin de Paris.
Je suis donc allé à Provins, aussi loin donc que mon forfait Navigo pouvait m'amener (j'aurais pu penser à Gif sur Yvette certes).
Provins, cette petite bourgade de Seine-et-Marne rurale, en Ile-de-France mais en dehors de l'agglomération parisienne, plus proche de l'Aube que de la Brie en voie d'urbanisation. Avec son cachet médiéval si particulier.
Centre de ville de Provins
Premier contraste par rapport à ma routine médiocre de banlieue, je constate que l'accoutrement des gens est très éloigné de ce qui a cours à Paris (devenu Bobosnobland depuis quelques années) : ici on croise des "cailleras" blanches qui se croient sorties d'un clip de Gradur au vocabulaire limité à 70 mots, des français moyens de province, des vieux avec un accent bien du pays (à seulement 90km de Paris) et bien sûr son lot de fachos et néo-nazis.
Pour la première fois, je me suis aventuré dans la partie médiévale et la colline où sont regroupés les églises et les remparts. J'ai médité dans les jardins, observé la ville depuis ces hauteurs. Ceci dit, grimper les remparts m'a rendu vulnérable car j'ai pensé à certains moments que la vie n'en valait pas la peine mais l'idée de crever dans un fossé m'est parue peu glorieuse et absurde pour ensuite ne plus pouvoir refrainer les larmes parce que je me sens si seul. Tellement seul et vide depuis qu'elle m'a quitté. Ce trouble passager, mais ô combien douloureux je voulais l'oublier mais même là, j'y ai pensé bon sang. Je me hais rien que pour cette faiblesse mais quand les souvenirs refont surface, on ne peut que laisser passer l'orage et prier pour que l'on pense à autre chose. Sans doute que voir autant de couples plus ou moins heureux dans les ruelles, m'a renvoyé à la face ma condition de SDF sentimental, comme si j'étais l'erreur de casting; un peu comme le lépreux du village pour se replacer dans un contexte plus médiéval.
Ceci dit, la ville est belle et je me suis dirigé vers un restaurant, mais à cette heure seuls le McDo était ouvert, je n'ai pas eu d'autre choix que d'y aller. Et devinez quoi, dans ce moment de tristesse envahissante, il s'est mis à pleuvoir fortement (à raouster comme on dit dans le coin) comme dans une vulgaire série B, comme si la nature voulait dissimuler ce masque de tristesse.
En rentrant dedans, je vois des gens heureux, comme si aller au McDo était pour eux le summum de leur journée, j'enviais presque ces gens qui se contentaient de choses aussi triviales, un médiocre fast-food pour événement marquant. D'un coup, les adultes sont remis au même niveau que les enfants, je vois un couple star qui semble être le plus beau du coin (le syndrome du petit poisson dans un bocal) se contentant d'un menu Maxi Best Of pour honorer leur destin de couple; voir cette scène était à la fois un peu pitoyable mais tellement enviable, comme quoi il ne faut sans doute pas trop s'investir dans une relation pour que ça marche, il suffit juste de huiler la mécanique.
Ce qui m'a marqué le plus, c'était le serveur, un espèce de néo-nazi arborant T-Shirt Fred Perry, le crâne rasé et un tatouage HH sur l'avant-bras. Je n'ai pas remarqué les autres sosies de Cauet ou les filles, juste lui. Cerise sur le gâteau, il s'appelait Kevin. Je ne pouvais plus accumuler autant de clichés sans rire et j'ai à ce moment pensé qu'effectivement il ne fait pas bon ne pas être au minimum de droite ici.
Peu à peu, mon esprit dérive vers des considérations plus politiques et sociétales en retournant vers la ville et en l'observant. Je remarque certains détails qui ne trompent pas, une petite ville déjà bien endormie le restant de l'année ne peut être vivante en août d'une part et d'autre part, j'ai l'impression de prédire le résultat des élections présidentielles rien qu'en m'aventurant ici.
En voyant la porte d'une librairie, je vois certains quotidiens très connotés à droite ou carrément à l'extrême droite : le Figaro, Minute et Présent (ce dernier titre est magique, lisez seulement leurs unes et vous comprendrez). J'avais seulement envie de dire au libraire où était Le Monde mais je suppose qu'il n'y avait tout simplement plus de lectorat dans la région traditionnellement à droite certes mais désormais dans l'escarcelle de l'extrême-droite (dans l'opinion publique tout du moins). Aussi, je doute que la principale source d'information de l'opinion consiste à regarder le JT de TF1 ou BFM TV avec parfois des incursions chez Bourdin. Comment voulez-vous que les gens perçoivent le monde, si ce n'est à travers une impression de déclin qui n'est peut-être pas tant que ça du déclin mais de la stagnation, de l'immobilisme. Après tout, en observant bien le pays ces vingt dernières années, on constate que tout un système tourne en rond ou que dès lors qu'il évolue c'est pour sombrer dans des positions à chaque fois plus extrêmes. À présent, je ressens que la population est à cran, dans une colère sourde et froide, teintée de mépris envers certaines élites mais je perçois surtout une évolution idéologique qui a fait son nid au sein de l'opinion, une vague issue d'un nationalisme identitaire qui peut rappeler celui de la Russie sous Poutine voir le régime franquiste. Certes il y a un rejet de l'islam qui fait consensus en France, mais on a tort de croire que cela ne se limite qu'aux questions migratoires ou religieuses (en marchant dans cette ville, j'ai pu réaliser que le passé chrétien de la France est toujours là, j'ai presque de la peine en voyant ces églises vides en réalité, de tels édifices méritent mieux) mais à des questions sociétales et politiques plus larges (e.g. la peine de mort) . En un mot, on vit un 1788 conservateur en ce moment qui ne demande qu'à éclore.
Vous autres barricadés dans vos tours d'ivoire à la Rue St-Guillaume, Solférino, Neuilly ou Saint-Cloud, venez donc prendre le pouls de ce pays dans des bourgades comme Provins, telles qu'il en existe des centaines en France. Vous comprendrez d'un seul coup ce phénomène de droitisation du pays en prenant votre passe Navigo.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire